Hard edge soft machine

 

Une architecture dure d’un côté, les glaces chamalow de l’autre, et l’infinité de l’espace intersidéral au centre. Camille Beauplan mélange l’abstraction hard edge à l’organique le plus organique : l’hyper formel -issu de l’histoire de l’art minimal ou de l’architecture moderniste- est juxtaposé avec l’informe vitaminé d’une appétissante glace italienne démultipliée pour l’occasion en un champ de reproductions qui s’étend à l’infini. La glace, motif fétiche, fond puis dégouline, elle perd sa forme aussitôt qu’elle commence à exister. Ce qui nous ramène indirectement aux sculptures entropiques décrites par Robert Smithson, ou aux glaçons d’Olivier Mosset conçus pour fondre et disparaître, sculptures minimales parodiques : Smithson montrait il y a 40 ans déjà que le minimalisme n’est monumental que superficiellement, et Mosset que l’abstraction n’échappe plus désormais à l’imagerie. 

Dans plusieurs de ses tableaux, Camille Beauplan a recréée la même scène spatiale, en forme de statement : l’espace est utilisé comme une arène, un domaine de neutralité où s’affrontent des matières picturales, mais aussi des histoires, celles des oppositions séculaires en peinture et en art : mécanique/ organique, forme/informe, pop/ minimal, high/low. L’heure est donc à la redistribution des cartes et au refus des concepts stables. Comment oublier ces vieilles dichotomies et passer à autre chose ? Comment formaliser aujourd’hui l’informe ? Ni par l’abject, ni par le bas corporel, ni même par le sale répond l’artiste, qui choisit le tutti frutti de fleurs, lys colorés, bonbons, fraise, chantilly, et chardons ardents, pour en faire un ironique mille-feuille (la nourriture est d’ailleurs un signe générique d’organicité). Comme une trace de gras souillant la surface polie du plan de travail d’une cuisine intégrée (un autre motif récurrent de ses toiles), un même principe de doute à l’égard des vieilles histoires de l’art habite toutes les toiles, mi-cliniques, mi-organiques de Camille Beauplan. On pensera d’ailleurs à la peinture obscène et savante de Philippe Mayaux. Mais elle a opté pour une autre stratégie, plus spectaculaire encore. Dans l’espace plat de ses tableaux, Camille Beauplan met en scène la superposition de la forme et de l’informe, montrant que leur prétendue incommensurabilité est un leurre. Et ses démonstrations sont implacables. Les Couteaux Spatiaux évoquent, par exemple, le coin rouge enfonçant le blanc de El Lissitzky. Mais la scène se déroule dans un espace sci-fi pastiche emprunté aux films pop, et aux productions kitsch, de Star Wars à Star Trek. Notons au passage que le mot « espace » nous évoque aujourd’hui moins une réalité cosmologique qu’un support fictionnel et symbolique, décor lunaire approprié par la culture de masse ou  « éthers » baudelairiens.

Toutes les rotations sont désormais autorisées, et toutes les pirouettes : les peintures de Camille Beauplan se regardent dans tous les sens. Le tiroir-portes’ouvre à l’endroit à l’envers, comme les portes de la perception. L’ovni de Rêve Californien évoque les délires ufologiques de populations défoncées. Et un autre rêve californien, celui de David Hockney. Le psychédélisme est donc un référent plausible pour la palette acidulée de Camille Beauplan, un mouvement de pensée qui nous rappelle qu’il est toujours temps d’ouvrir le champ de possibles. Smile. 

 

 

Jill Gasparina